LES HIRONDELLES

Dans sa « Vie à la campagne » du Temps, M. Cunisset-Carnot rapporte une observation à la fois curieuse et touchante : Voici les hirondelles ; leurs éclaireurs sont passés ici depuis un certain temps, mais comme c’est le règlement, ils n’ont voleté que quelques randonnées dans le pays et ont tout de suite poussé plus au nord, tout en redescendant très probablement de temps à autre pour faire le rapport au gros de l’armée qui les suit. Celle-ci est arrivée à son tour, et, comme tous les ans, elle laisse dans chaque village, dans chaque lieu ou se groupent quelques maisons, les oiseaux qui retrouvent leur nid de l’année précédente – ou tout au moins son emplacement – et ceux qui, nés là et, reconnaissant leur petite patrie, s’y installent pour y créer un nouveau foyer. Cela, du moins se passe ainsi chez nous ou rien n’est changé de ce que peuvent voir les charmantes voyageuses, mais, hélas ! il est loin d’en être ainsi partout ! Je viens de causer avec un blessé de ces derniers jours, tout récemment arrivé dans une de nos ambulances ou les bons soins qu’il a reçus l’ont presque déjà remis sur pied, ce qui lui permet l’agrément de longues conversations sans fatigue. C’est un compatriote, un ami de notre Cornampot, aimant comme lui toutes les choses de la campagne et les connaissant fort bien. Voici ce qu’il me raconte : La veille du jour ou il prit sa dernière garde aux tranchées, pendant laquelle il fut blessé, il était au repos à l’arrière, dans ce qui reste d’un gros de village saboté magistralement par la « kultur » teutonne. Là il n’y a plus rien qui soit utilisable que les caves – et encore. Ce ne sont partout que des monceaux de débris en désordre tels que les obus et les mines les ont accumulés. Plus un pan de mur de deux mètres de haut, plus une fenêtre encadrée ni une porte en un mot plus un abri quelconque, si ce n’est dans les sous-sols. Or, le matin de ce jour-là, tandis qu’il se dégourdissait un peu les jambes avant de retourner s’enfermer dans les boyaux  de défense, voici qu’il vit arriver à l’horizon quelques hirondelles que de très loin il reconnut fort bien et qu’il ne perdit plus de vue, content de les regarder faire, ce qui lui rappelait le printemps charmant de notre pays. Elles étaient exactement six, trois couples évidemment, qui venaient de voyager ensemble et avaient devancé les bandes de leurs camarades de route pour venir à ce village, le leur à n’en pas douter afin d’y retrouver leur nid d’antan. Elles en firent d’abord le tour à une certaine hauteur puis descendirent presque au raz des ruines, sur lesquelles elles se mirent à décrire des cercles lents en baissant la tête et plongeant leurs regards attentifs sur tout ce qu’elles apercevaient. Leurs yeux si expressifs toujours ne pouvaient se voir à pareille distance et révéler leurs sentiments, mais leur attitude hésitante, alourdie, très visiblement inquiète les traduisait : elles éprouvaient le terrible chagrin d’avoir perdu  leur patrie sans comprendre comment ni pourquoi. Chagrin sans remède et sans consolation, puisqu’il ne restait plus rien. Longtemps elles tournèrent ainsi, puis à un moment donné, se posèrent toutes sur le même morceau de pierre et se mirent à causer, toujours en regardant tout autour d’elles. Cela dura cinq bonnes minutes ; après quoi, d’un seul mouvement, elles s’envolèrent dans la direction du nord, firent une longue randonnée, puis soudain revinrent encore vers ce coin tant aimé, qu’elles semblaient ne pouvoir se décider à abandonner, pour lui dire le suprême adieu, tournoyèrent pendant quelques instants au-dessus de ses ruines douloureuses et partirent enfin pour l’exil impitoyable. Chères petites hirondelles si misérables, puissiez vous avoir trouvé loin des tumultes et des horreurs de la guerre un abri hospitalier pour votre nid prochain, une nouvelle patrie où vous connaîtrez encore les joies que vous avez si longtemps goûtées auprès de nous !

Un écho paru dans un journal ayant signalé que des hirondelles auraient été aperçues à Paris le 4 mars, M. R. Thauziès, professeur à Périgueux et observateur bien connu et expérimenté des mouvements et des migrations des oiseaux, en témoigne sa sur prise dans une lettre au Journal des débats. M. Thauziès, toutefois, a vu une hirondelle le 11 mars à Périgueux. Un observateur de sa connaissance croit en avoir aperçu une, dés le 3 mars. Ne retenons, si l’on veut, que la première de ces dates : c’est certainement une arrivée précoce. M. Thauziès, qui tient note chaque année, des dates d’apparition ou de départ des oiseaux, constate que l’hirondelle arrive toujours entre le 25 et le 30 mars ( à Périgueux ) ; le 29 l’an dernier. L’avance est considérable cette année. M. Thauziès constate la même avance chez les fourmis, qui ont déjà repris leur activité, sensiblement plus tôt que d’habitude. A propos de la date d’arrivée des différentes espèces englobées sous le nom d’hirondelle, on remarquera que la variation extrême peut dépasser un mois, d’après les observations du Père Cotte, de Montmorency. Cotte a donné dans son Traité de météorologie, ouvrage qui reste recherché et estimé, la date d’arrivée et de départ des hirondelles à Montmorency de 1741 à 1770. Les dates extrêmes sont le 23 mars, en 1743 et le 26 avril, en 1748. L’observation doit se rapporter à l’hirondelle de cheminée, toujours la première à revenir. On trouvera dans l’excellente Revue française d’ornithologie, que dirige M. Menegaux, de nombreuses observations corroborant le fait. L’hirondelle de cheminée ouvre la marche fin mars, début avril. Puis c’est le tour des hirondelles de fenêtre, dix ou quinze jours après; enfin vient celui du martinet, autour du 20 avril. M. J. Delamain, de Jarnac, en Charente, indique les dates suivantes, moyennes des chiffres de 1910 à 1913 : Seconde moitié de mars pour l’hirondelle de de cheminée; 4 avril pour les hirondelles de fenêtre et de rivage; 21 avril pour le martinet. Dans le Midi, Marcel de Serres, en 1840, donnait les dates suivantes : Hirondelles de rochers (rupertris), 15-25 mars. Hirondelle de cheminée (rustica), 1-25 avril. Hirondelle de fenêtre (urtica), 10-15 avril. Hirondelle de rivage (riparia), 15-17 avril. Martinet de muraille, 25-30 avril. Ces dates paraissent un peu tardives, comparées a celles de la Charente ; mais en réalité, il n’y a pas toujours grande différence entre le Midi et le Centre, dans l’époque de retour ou de départ des migrateurs. M. P. Paris donne à peu prés les mêmes dates que M. Delamain pour 1910. M. Kirchner a vu reparaître l’hirondelle de cheminée en plein hiver dans le Midi : en novembre 1891, en décembre 1909, en janvier 1910. Pourrait-elle, à la faveur d’un hiver doux, remonter dés le début de mars à Paris ? En tout cas, M. Hugues a vu l’hirondelle de cheminée le 3 mars dans le Gard, en 1913 ; la même année, M. Petitcler a vu trois hirondelles fin février à Vesoul : elles étaient d’un mois en avance, et il ne les a pas revues. Il en est de trop pressées, qui payent de leur vie leur impatience, et meurent d’un retour de froid, ou faute d’insectes. Journal de Rouen du 6 avril 1915.

Aujourd’hui 31 mars 2015, je n’ai pas encore vu d’hirondelle dans le ciel normand. Eh vous ?

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s